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Je t'aime te tuer Les experts


My Own Private Idaho


Studio N° 57, janvier 1992

L'amour sur le trottoir. Audace, invention et émotion.

La route est longue. Mike le sait. Depuis bien des années, il cache son enfance, sa vie, sa mère. Il préfère fermer les yeux et s'endormir. Comme ça. Au détour du chemin, à la première contrariété, à la première appréhension. Comme dans un songe. Mike souffre en effet de narcolepsie ( "tendance irrésistible au sommeil "). En fait, il souffre tout court. Du mal de vivre. Du mal d'aimer.
Depuis bien des années et malgré son jeune âge, Mike fait le tapin. A Portland ou ailleurs. Pour l'argent. Même s'il peut aimer sans être payé. Aimer Scott, par exemple. Son copain. Son ami. Celui dont il voudrait être l'amant... Scott, lui aussi fait le trottoir. Avec son corps. Mais sans son cœur. Scott vient de la haute bourgeoisie. Le trottoir, c'est contre son père. La drogue, c'est contre la société. La débauche, c'est contre la vie. Mike c'est son meilleur ami. Un point c'est tout. Il sait de toute façon qu'à 21 ans, il sera riche. A la tête d'un immense empire. Le trottoir, c'est sa manière de dire non. Maintenant. Avant qu'il ne soit trop tard.
Gus Van Sant n'a peur de rien. Dans son précédent film, "drugstore Cowboy", il parlait de la drogue et des junkies avec une force et une impudeur que l'on n'avait pas vues à l'écran depuis '`Panique à Needle Park". Applaudi par le public et la critique, le réalisateur a poussé le bouchon encore un peu plus loin. Dans "My Own Private Idaho", il a voulu une histoire disjonctée. Explosée. Pleine de soufre et de tristesse. Un voyage sans retour. Un trip illégal au pays de l'imaginaire. Les images se succèdent comme des flashes étourdissants. Des images pures et lumineuses. Une maison qui vole en éclats, des nuages blancs qui courent après le temps, des poissons qui sautent dans la rivière...
Gus Van Sant aime démolir l'image de la grande Amérique. Non, tous les enfants des seventies ne sont pas cleans, heureux et fiers de leur pays. Le rêve américain est loin, bien loin pour cette jeunesse désabusée. Il faut voir sur ces trottoirs de l'errance, ces personnages livrés à eux-mêmes vendant leurs corps pour quelques dollars de plus. Il faut les voir se jouer d'eux mêmes. Rire de leurs malheurs, pleurer de leurs faiblesses. Une vie d'où est exclu le mot pitié. Une vie où l'amitié s'achève là où l'amour commence. C'est d'ailleurs le grand drame du film. Son point central. Cette passion de Mike pour Scott. L'ami qui tombe amoureux de son ami. L'un souffrira là où l'autre aimera.
Mélangeant tout à la fois road-home-movie et reportage, le réalisateur n'a pas peur des ellipses et des flash-back. Van Sant fait ce qui lui plaît - même si les plus cartésiens pourront se sentir déroutés et s'ils ne voient dans ce kaléidoscope qu'éparpillement et préciosité. Van Sant laisse aller le temps, aidé par deux acteurs qui n'ont pas eu peur de mettre en danger leur jeune réputation. Keanu Reeves d'abord : évadé des vagues de "Point Break", il est ici gosse de riches, roi de la provoc et du mauvais goût, sachant bien que tout ce qu'il fait lui sera pardonné puisqu'il est le fils d'un homme tout puissant. Formidable même dans son ingratitude. Même dans le péché. A ses côtés, River Phoenix, à qui le film a valu le prix d'interprétation à Venise, l'enfant du hasard. L'enfant du sommeil. Narcoleptique pour échapper au chaos de son monde (merveilleuse idée). Plein de tics, de gestes nerveux, le cheveu en bataille, la mine transparente il est loin d'"lndiana Jones" où il jouait Harrison Ford jeune. Abandonné sur cette route d'Idaho qu'il ne quittera jamais... Il ne faut pas croire que "My Own Private Idaho" est une simple histoire d'homos. C'est un film qui parle avant tout d'amour. D'amour avec un grand A.

THIERRY KLIFA


Première N° 179, janvier 1992

Depuis "Drugstore cow-boy" et son envoûtant univers, on sait que Gus Van Sant est l'un des réalisateurs totalement indépendants les plus intrigants d'aujourd'hui, au même titre que Jim Jarmusch, John Sayles et David Lynch. "My own private Idaho" ne fait donc pas exception et se révèle un film étonnamment complexe et fascinant. Le succès public de "Drugstore cow-boy" aurait pu permettre à Gus Van Sant de se laisser aller à des choix nettement plus commerciaux. Au lieu de cela, il a opté pour un sujet encore plus risqué et préféré raconter l'histoire de deux gigolos de Portland, ville pluvieuse de l'Oregon.
Mike (River Phoenix qui a grandi sous nos yeux à l'écran depuis "Mosquito Coast") est un adolescent solitaire et mystérieux, sans passé et sans futur, sujet à des crises de narcolepsie qui le laisse en état de stupeur comateuse avancée. Scott (Keanu Reeves), lui, est en phase rebelle contre sa riche famille et attend l'héritage paternel en faisant le tapin pour tromper son ennui sans pour autant être gay. Parti à la recherche de la mère de Mike, ce couple incongru va rencontrer un assortiment coloré de personnages, clients occasionnels, michetons de passage et autres créatures exotiques.
Comme par magie, la caméra de Gus Van Sant renouvelle ici, avec les acteurs de "My own private Idaho", le même miracle qui, dans "Drugstore cow-boy", avait révélé chez Matt Dillon les autres ressources insoupçonnées de son talent. River Phoenix est stupéfiant de naturel, comme désarmé face à l'existence, tout en fragilité et impuissance poignantes. Keanu Reeves, qu'on a plutôt l'habitude de voir jouer les machos ou les demeurés sympas, est au diapason, et on pense au couple Dustin Hoffman et Jon Voight de "Midnight cow-boy".
Gus Van Sant se permet des audaces cinématographiques qui pourraient tourner au ridicule mais qui, au contraire, renforcent l'aspect onirique et surréaliste du film. Séquences où l'on déclame des dialogues entiers du "Henry IV", de Shakespeare, et où les modèles de magazines porno homo s'animent soudain pour converser ensemble. Viennent alors à l'esprit certains des films des réalisateurs visionnaires allemands des années soixante-dix, Werner Herzog et Rainer Werner Fassbinder, avec leur désespoir halluciné, pour lesquels Van Sant professe une admiration non dissimulée. C'est pour cela que "My own private Idaho" ne ressemble à aucun autre film américain contemporain, exception faite sans doute du "Mystery Train", de Jarmusch. Si le film de Van Sant est aussi poignant, c'est qu'au-delà de son thème provocant (le réalisateur n'est pourtant pas intéressé a priori pour faire un état des lieux de la prostitution masculine à l'époque du sida), il parle de solitude, d'isolement, de nudité émotionnelle, de la souffrance désespérée du manque de contact humain. De la vie quoi... Un film dur et nécessaire.

JEAN-PAUL CHAILLET


"River was a sensitive. He had so much compassion for everyone and everything that he had a weight on his heart." ("River était un sensitif. Il avait tant de compassion pour tout et tout le monde qu'il avait un poids sur le coeur") -- Samantha Mathis

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